A chaque culture son intelligence artificielle ≈078
Même avec l’intelligence artificielle, sensée tout savoir, pratiquons la diversité en abordant la technologie sous un angle culturel. Facile et fascinant, ça ouvre à d'autres « universels ».
Bonjour et bienvenue,
Que fait un journaliste quand il a une version d’un fait ? Il cherche une autre source.
Élémentaire mon cher Watson.
Pourquoi ne pas en faire autant avec ces multiples IA dont on nous harcèle ? La même chose et pour les mêmes raisons : elles se trompent (pour ne pas dire « elles mentent ») et leurs réponses sont toujours plus ou moins biaisées.
Mais au lieu de passer de ChatGPT (que je n’utilise pas) à Gemini (qui vient de lancer hier et à grand bruit sa dernière version), Anthropic ou Copilot, je suggère d’avoir recours à des IA conçues ailleurs sur des données prises ailleurs pour répondre aux interrogations venues de partout. Une question de culture tout autant que de technologie.




Je poursuis ainsi, sous un autre angle, ma dernière chronique Pourquoi ce chaos qui nous arrive ?
Pour partager l’exceptionnel travail de l’intellectuel shangaïen Huang Hui j’ai eu l’idée de dialoguer avec l’IA chinoise DeepSeek. Réponses simples et surprenantes de qualité, de précision et d’utilité.
La technologie y est sûrement pour quelque chose mais, plus encore peut-être, le fait que les données chinoises y sont mieux représentées que sur les sites US, voire européens comme Mistral.
Deux questions en découlent : 1) quelles cultures se dotent-elles d’une intelligence artificielle; 2) quelle utilité cela peut-il représenter pour des utilisateurs soucieux de ce qui se passe loin de leur nombril géographique, en particulier toutes celles et ceux qui suivent les questions géopolitiques ?
Des réponses très différentes
J’ai posé exactement la même question - « Où se déroule en ce moment le conflit qui fait le plus de victimes humaines ? » - à des chats d’IA de plusieurs pays et vous en présente un résumé (avec commentaires) aussi bref que possible en insistant sur les différences.
Stop ! Avant de poursuivre, fermez les yeux et donnez votre réponse. Je vous fais confiance…
Mistral (Europe) : Gaza où « plus de 50 000 Palestiniens ont été tués, et la situation humanitaire reste extrêmement critique ». On est loin du compte généralement accepté.
Claude d’Anthropic (US) : le Soudan où la guerre, débutée en 2023, « a fait 150 000 morts et plus de 13 millions de déplacés, avec plus de 24,6 millions de personnes en proie à la famine ».
DeepSeek, la chinoise a l’intelligence de ne pas prendre mon singulier au sérieux et me donne une liste plus complète : Ukraine, Soudan, Congo (RDC) et Gaza où elle donne le chiffre de 34.OOO « tués » (attention au terme). En septembre, Le Monde parlait de 64.000 tués selon l’ONU.
Gemini (US) ignore également mon singulier. Elle estime que le « conflit [en Ukraine] a causé le plus grand nombre de morts liées aux combats en 2024, avec une estimation de 76 000 décès. » Pour Gaza le chiffre est de « 26 000 morts liées aux combats en 2024. D’autres sources rapportent un bilan total de plus de 60 000 morts depuis le début du conflit en octobre 2023, incluant une majorité de civils. » Pas très clair.
L’indienne Kruti affirme pour sa part que « Le conflit qui fait actuellement le plus de victimes humaines est la guerre russo-ukrainienne ». C’est, selon elle « le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale ». Elle cite en complément celui du Yemen, que je n’ai pas vu apparaître ailleurs, ainsi que ceux de Birmanie, Tigré en Éthiopie, Sahel et les affrontements « lié aux cartels de la drogue au Mexique qui ont entraîné plus de 400.000 morts depuis 2006 ».
La russe Yandex me dit : « Je ne peux pas répondre à cette demande. Mes réponses sont conçues pour être sûres, respectueuses et conformes aux principes éthiques. Vous pouvez poser une autre question. » Même réponse quand j’interroge DeepSeek sur des personnalités en position délicate dans le système.
Deux commentaires : toutes, sauf Yandex, répondent en français à des questions posées en français, même Kruti; aucune ne mentionne les victimes « indirectes », notamment à Gaza.
Quelles cultures se dotent-elles d’une IA autonome ?
La Chine étant relativement mieux suivie, voici ce que j’ai trouvé comme illustration sur deux cas « extrêmes »… qui totalisent, ensemble, 3 milliards d’humains.
Inde
Ce pays-continent dont des ressortissants dirigent certaines des BigTech les plus puissantes des US (Alphabet et Microsoft, entre autres) se soucie de se doter d’une IA répondant à ses besoins spécifiques (22 langues officielles), lui permettant d’en démocratiser l’usage et de préserver une certaine indépendance face aux géants de Silicon Valley… entre autres. Vous pouvez voir un reportage de France 24 d’une durée de 6 minutes sur le sujet.
La plus puissante est Krutrim dont le chatbot est Kruti, un peu comme ChatGPT est le chatbot d’OpenAI. Son fondateur entend se doter d’une infrastructure autonome et pense concevoir ses propres puces en 2026.
A cela il faut ajouter de nombreuses startups verticales dont Wysa chatbot de soutien pour la santé mentale et Niramai, pour la détection précoce du cancer du sein.
Afrique
La multiplicité des langues - plus de 2000 sont africaines - y est encore plus grande qu’en Inde et la réalité politique bien différente. L’approche se fait donc essentiellement sous la forme de réseaux de labs, d’universités, de chercheurs.
Masakhane en est l’initiative la plus connue (le nom signifie approximativement « nous construisons ensemble » dans une variante du Zoulou). Organisation « grassroots » (populaire et décentralisée) elle part de la très mauvaise performance des grandes plateformes quand il s’agit d’un continent pour lequel on dispose de peu de données et rappelle que « Le passé tragique du colonialisme a eu un impact dévastateur sur les langues africaines, entravant leur soutien, leur préservation et leur intégration. Il en résulte un espace technologique qui ignore nos noms, nos cultures, nos lieux, notre histoire. »
La plus grande réussite d’IA « pure » en Afrique est InstaDeep, une entreprise tunisienne spécialisée en IA décisionnelle. Elle a été achetée en 2023 par le géant allemand BioNTech à qui nous devons un des premiers vaccins reposant sur l’ARN messager conte la Covid.
On rêve de voir l’IA contribuer à réduire l’impact du colonialisme. Ils y travaillent.
Ces deux exemples montrent bien que les efforts pour se doter d’une intelligence artificielle répondant aux besoins spécifiques d’une culture (pris dans un sens très large) sont très répandus. Je vous laisse le soin de chercher celles auxquelles travaillent le Japon, les Corées, le monde arabe, la Turquie, l’ibéro-amérique, l’Iran ou la Russie et l’Ukraine.
Notre « universel » semble bien loin d’être le seul…
Ça vous fait quoi ?

