Je vous parle du coeur dans cette chronique consacrée à Cuba que j’ai beaucoup aimée et que je vois s’enfoncer dans l’horreur et l’imminente implosion.
Je fais partie de ces générations pour lesquelles l’île et sa révolution ont représenté un mythe bien plus important que sa toute petite taille, dont la photo du héros le plus connu, le Che, a orné tant de chambres dans le monde entier.
Pas un rigolo, pour sûr, mais un type capable de renoncer au pouvoir pour aller semer des révolutions en différents coins de la planète.
Le gars qui appelait à créer « deux ou trois Vietnams » pour enrayer cet impérialisme américain que nous voyons revenir triomphant dans une version 2.0 mise à jour par Trump, comme un vulgaire programme d’ordinateur.
Un type suffisamment convaincu que se rebeller est la meilleure façon de commencer dans la vie, pour obtenir de la bureaucratie communiste que le quotidien réservé aux jeunes s’appelle Juventud Rebelde.
Un très bref responsable de la Banque centrale si peu respectueux des institutions qu’il signait les billets du pays de son surnom, simple interjection ultra-courante en Argentine où il était né.
Imaginez le résultat si ses compagnons l’avaient baptisé « Fucking » parce que, né aux US, il en parsemait toutes ses phrases ou, « Putain » s’il leur était arrivé de Marseille.
Fidel Castro, le vrai patron, n’était pas né de la même argile. Personnage hors norme mais tête froide, il s’était gagné l’attention en menant une poignée de guérilleros au renversement d’un dictateur, en tenant tête face au géant du nord, dont il refusait que son pays soit le bordel, et en promettant - ce qu’il a réalisé pendant un certain temps - santé et éducation pour tous.
J’ai souvent écouté Fidel Castro à La Havane
Je l’ai écouté pendant des heures place de la Révolution (et m’y suis laissé prendre trop longtemps).
La première fois était en fin 1968, année commencée à Saigon où me surprit l’offensive du Têt qui me permit de voir l’armée américaine au boulot contre ceux qui n’en voulaient pas chez eux.
J’ai cru qu’il pouvait améliorer le sort des gens, à Cuba et ailleurs, que sa révolution politique pouvait y parvenir.
J’en ai fait l’expérience sur le terrain avec tous les éléments pour en comprendre la réalité.
J’y ai vécu en enseignant le français et le judo.
J’y ai coupé la canne pendant la fameuse et totalement merdique Zafra de los 10 millones de 1970.
Je m’y suis marié et que j’y ai eu un fils cubain dont je suis fier.
J’en suis reparti en me disant qu’il était bon d’aider les révolutionnaires d’Amérique centrale à en faire autant, en particulier les Nicaraguayens… dont les dirigeants sandinistes d’aujourd’hui rivalisent dans l’abject avec ceux de La Havane. Ils font même plutôt pire.
J’en ai profondément aimé les gens et la culture.
Autant le dire clairement : j’assume et si c’était à refaire dans les conditions de l’époque, je le referais, comme je suis convaincu qu’il faut lutter contre le monde dans lequel nous plongent Trump et son équipe et non l’ignorer.
Résister toujours, mais différemment.
Quand la Révolution fait « Pschiitt ! »
En tant que journaliste j’ai beaucoup écrit sur Cuba et sa révolution. Pour Le Monde et plusieurs autres médias. Je l’ai fait aussi honnêtement que possible ce qui ne veut pas dire parfaitement.
Pas totalement objectif. Que celle ou celui qui croit l’être lève la main. Au bout du compte et sur un sujet tabou, je l’ai fait d’une façon presque ordinaire dans la presse française qui a tant de mal à distinguer clairement faits et opinions.
Mais on tolère plus difficilement les entorses à l’impossible objectivité quand elle va contre les idées dominantes. Et nous n’avons pas de mécanismes pour afficher biais et engagements, assumer la transparence; le fameux « disclaimer » anglo-saxon.
Un des moments les plus difficiles pour moi fût, en 1980, au moment où Castro, incapable de contenir ou de satisfaire ses contestataires, leur a ouvert la sortie par le port de Mariel où les cousins de Miami sont venus les chercher.
125.000 en ont profité. Dont un couple que j’ai interrogé au moment où ils montaient sur le bateau libérateur.
— Pourquoi partez-vous ?
— Parce que nous voulons du progrès dans nos vies. Pouvoir acheter des Levi’s ou des Nikes.
Je l’ai raconté.
La révolution, tout d’un coup, a fait « Pschiitt ! ».
Et puis j’ai arrêté en 1992 quand mon fils est sorti. Je n’y suis jamais retourné.
Il s’y rend régulièrement pour organiser des concerts et faire de superbes films montrant la musique du chanteur Pablo Milanés qui l’a élevé, la passion de la jeunesse pour le reggaeton et voir sa mère souffrante. Il me parle de l’horreur de la réalité quotidienne sur l’île. Mais toujours circonscrite à sa maison familiale.
Tant d’années ont passé.
Je travaille, depuis 1993 sur les technologies de l’information (y compris dans leur phase intelligence artificielle) dans lesquelles j’ai vu un autre outil pour améliorer le monde. Une toute autre nébuleuse dont je vous entretiens régulièrement dans Myriades.
Cuba aujourd’hui
Puis Marco Rubio s’en est mêlé. Après le coup, bien porté contre Maduro - qui a aussi rendu manifeste que la sécurité cubaine ne comprenait rien au monde d’aujourd’hui - la pression exercée est telle que les gens bien informés estiment que Cuba n’a plus qu’une vingtaine de jours de pétrole.
Et là dessus je lis le reportage en trois épisodes de Jean-Philippe Rémy et Lucien Lung dans Le Monde. C’est terrifiant.
Non pas que j’y fasse de grandes découvertes. Mais parce que c’est du vrai journalisme. Partial, bien entendu, mais qui rapporte-raconte des situations dont leur public n’a pas la moindre idée alors qu’elles peuvent contribuer à changer leur monde.
Rémy et Lung décrivent l’effondrement d’un système qui n’a plus aucune raison d’être et qui réprime sans la moindre hésitation ceux qui le lui hurlent à grands risques.
Rien à bouffer. Rien à espérer. Il n’y a plus ni santé ni éducation.
Outre la répression, le pire pour ceux qui y ont cru, c’est que les enfants de la révolution n’en défendront plus jamais les idéaux, ni même l’idée, en fuiront la perspective si jamais elle se présente à eux. Je les vois mal s’opposer fermement aux injustices, résister.
Mais les vieux qui l’ont faite tiennent le coup.
De quel échec s’agit-il ?
Il est possible que nous assistions à l’effondrement du régime issu de la révolution cubaine dans les quelques jours qui viennent.
Je trouve assez remarquable qu’elle aie pu aller jusqu’à sa totale perte de souffle vital. Une révolution était la seule voie pour libérer l’île de ses contraintes impérialistes. Elle a eu lieu, mais ses dirigeants ont été incapables de satisfaire les besoins du plus grand nombre.
Après avoir brièvement pu faire état d’une situation sociale meilleure que dans les pays voisins ils ont ramené leur pays à une pauvreté extrême sans perspective.
Sans joie. Un comble pour les Cubains.
Qu’ils dégagent ! crie l’Européen que je suis redevenu.
Et d’ajouter, pendant que j’y suis, que s’il reste encore un peu de dignité à ceux qui ont tant de fois crié « Patria o muerte! » ils peuvent au moins mettre un terme à leur propre vie quand ils font de la patrie ce qu’ils en ont fait.
Allende, dans des circonstances autrement honorables, a eu le courage de le faire. Que le Castro qui reste montre l’exemple.
Et puis j’hésite.
Pas pour lui sauver la mise.
Je connais trop cette histoire et celle du sous-continent pour ignorer la profondeur du défi lancé à l’intraitable géant du nord.
Pas celui qui a contribué à nous sauver d’Hitler.
Celui qui étouffe toute volonté d’indépendance dans sa cour intérieure, son « patio ».
D’où ces horribles questions qui émanent de l’échec patent de ceux qui ont essayé : en sont-ils les seuls responsables? Ont-ils eu tort de s’insurger? de se rebeller? de résister? de tenir tête?
Je ne peux pas répondre par la négative.
Surtout depuis que la clique Trump est au pouvoir.
J’entends cet autre voisin des US le canadien Carney qui nous invite à dire « No ! ».
(Biais que je ne sais pas nommer : je ne peux quand même pas les accuser de ne pas avoir réalisé mes rêves de jeunesse à ma place. )
Que reste-t-il alors ?
Leur échec, la répression, le bulldozer floridien, leur droit à l’insurrection dans la cour du géant du nord, la vie qui doit continuer, s’améliorer face à l’incapacité - et même au refus d’évoluer - de ce régime rigide, incapable de se remettre en question et de tolérer qu’on l’en implore.
En très clair : oui pour le droit à se révolter dans le patio des US et partout ailleurs, non au blocage idéologique et générationnel.
Résistance et rébellion doivent toujours être créatives. Au démarrage, pour tenir, puis l’emporter…
Et d’ailleurs, il y a peut-être un autre prisme pour aborder un des futurs possibles de l’île… en partant de la réalité de sa composition démographique et culturelle d’aujourd’hui.
Je vous en dis plus dans les jours qui viennent…






Mon frère Francis fait retour avec lucidité et sincérité sur un parcours de sjx décennies qui l’a mené de l’enthousiasme pour la révolution cubaine au constat amer qu’il n’y a plus rien à sauver dans ce qu’est aujourd’hui devenu Cuba.
Espero impaciente tu próximo texto.